L'Art à Part > Artistes > Philippe AZEMA

Philippe Azéma mène deux vies parallèles : ouvrier agricole le jour, artiste le reste du temps. C'est une nécessité intérieure qui le pousse dans son atelier du Tarn pour dessiner et peindre ; il travaille à plat sur du papier ou de vieux draps marouflés dans des formats qui, depuis une dizaine d'années, peuvent atteindre 4 mètres sur 2, voire davantage. Devant ses œuvres, nous avons l'impression de faire un bond en arrière de dizaines de milliers d'années, les similitudes avec l'art pariétal (ou rupestre de façon générale) apparaissant assez nettement, par les sujets : êtres humains, animaux, signes divers et par la technique : peinture en à-plat, silhouettes de profil, absence de ligne d'horizon, éléments juxtaposés sans souci de l'échelle, palette limitée(la sienne est jaune, noire et rouge).


Cependant, la préhistoire de Philippe Azéma est entièrement imaginaire ; nos lointains ancêtres dessinaient de vrais animaux, ceux de l'artiste, entièrement noirs, sont fantastiques, issus de nos cauchemars, de contes à faire peur ou de légendes comme celle de la bête du Gévaudan. Sur un fond jaune, son espace, délaissant la simplicité de la peinture rupestre, est saturé de silhouettes, noires elles aussi, en files sinueuses, en strates délimitées par des lignes courbes ou disposées de façon apparemment aléatoire ; de très nombreux signes émaillent le tableau, comme des rébus. Certains détails peuvent parfois évoquer une Afrique fantasmée.


Philippe Azéma utilise l'acrylique, le feutre, l'encre, l'huile, matières modernes mais surtout il introduit, dans une esthétique (faussement) archaïque, des références très contemporaines : contours flous comme des taches d'encre éclaboussant la toile, graffiti représentant des maisons, des personnages dans lesquels il fait passer une touche d'humour : une silhouette de femme tient par la main un enfant tenant lui-même un animal étrange, une vignette de BD ; le «magasin Titi» invite les clients à entrer ; il ajoute aussi des phrases, en français, souvent surprenantes, «j'ai commandé une jambe de bois» ou dans une langue inconnue et quand on demande à cet artiste discret, secret même, d'où vient son étrange civilisation, il répond qu'il transcrit simplement des rêves, des cauchemars, des souvenirs vécus, des images.

Colette Pilletant-Rey - 2009