Je ne vous dirai pas qu’elle pétrit l’argile de toutes les origines, que ses visions trainent toutes les rêveries, qu’elle est la déesse mère, le peintre des femmes fleurs et des paradis retrouvés, qu’elle est aussi la femme des douleurs et des souvenirs indicibles .Tout a été dit et bien dit. Le grand critique qu’est Roger Cardinal a consacré des pages profondes à ses âmes errantes. Ses veuves esseulées sont arrachées au feu du raku et léchées par les flammèches d’un enfer entre-aperçu. Elles cherchent les merveilleux nuages, les imaginent et, peut-être, les revoient.
Mais ne courent pas après pour les attraper dans des filets à papillons détachant leur vert vif sur le ciel bleu.
Non l’artiste n’est pas une naïve même si de soudaines douceurs en rappelle parfois la tendresse quotidienne. Ses visages n’ont en fait rien de quotidien : ils portent la même signification lointaine que ceux de Saint Soleil qui, en marge de la vie haïtienne si souvent peinte et repeinte dans ses marchés, ses rues et ses campagnes, montrent ses portraits aux lignes étranges et aux regards évadés.
Ah les regards, les regards, c’est de cela que je voudrais vous parler. Il n’y a pas toujours de forme définie, de corps, il y a toujours des regards, des merveilleux regards dont l’expression donne tout son sens à la sculpture et au dessin et lui confère sa présence même.
Quand je contemple ces merveilleux portraits des siècles derniers, bien entendu je ressens ce qu’ apporte la pose qui est une construction de l’espace qui révèle le statut du commanditaire. Les traits du visage et l’œil qui saisit les lumières, les reflets du cristallin sont révélation du temps .
Les visages de Sylvia.K n’ont pas de traits, ses yeux n’ont pas de lumière et sont réduits dans ses dessins à des points noirs.
Les visages surgissent de masses allongées en esquisse de corps, de l’argile malaxé en coulées puissantes. En devenir, à faire, à naitre sous les visages penchés, surpris peut être d’être en avance…
Deux lèvres fines, deux points noirs, une tête très légèrement penchée vers l’enfant cernée par ses cheveux qui le détachent de la terre. L’enfant, ses yeux, deux autres points noirs, regarde le sol tenu par des bras très fragiles, veut descendre. Non. La mère ne regarde pas l’enfant, elle regarde aussi le sol .
La mère étonnée, la fille plutôt curieuse, intéressée .Que regardent-elles ? La vie, peut-être ? Mais elle est dénommée « falaise »cette sculpture, le vide alors ?
Qu’importe d’ailleurs le chemin que ces regards parcourent, le nôtre trouvera le sien.
Cette vie, les endeuillées en portent le chagrin. L’une dans un mouvement de recul de son corps semble regarder au loin un défilé de funérailles, de ses deux points noirs immenses et parfaitement ronds. L’autre a la forme d’une poupée russe ou d’un nourrisson emmitouflé .
Son visage est à moitié dans l’ombre. On distingue à peine ses deux yeux, traits noirs comme s’effaçant. Ici se retrouve la profondeur du deuil unissant dans un même chagrin la naissance et le mort..
Pourquoi d’autres me font penser aux portraits du Fayoum ?Peut-être parce que pour la première fois dans l’histoire de la peinture, leurs regards communiquent leur détresse à ceux qui survivent .Regards qui nous fixent puis nous frôlent pour englober une dernière fois le monde qu’ils vont quitter.
Et bien entendu nous arrivons à ses gisants. Aux yeux vides et sans regard. Ou paradoxalement le corps aurait trouvé sa place en son squelette? Orbites vides et chair disparue ? Dans sa boite.
N’est-bien que cela ?
Ces gisants aveugles ne sont pas ceux des princesses et des rois. A vrai dire ils sont souvent ce qui apparaitrait si l’on soulevait les dalles orgueilleusement sculptées de Saint Denis et de Fontevrault : délivrés au regard dans la grande égalité de la mort, tous les fonds de tombeaux !
Mais s’il est de vraies gisantes, elles sont femmes, enveloppées dans le double anonymat du suaire et du blanc. Ou formes à peine esquissées perdues dans la masse de la tombe.
Et pourtant si l’on devait terminer ainsi notre propos il serait trompeur car l’artiste fuyant l’ostentatoire a su rester dans la mélancolie qui est, en notre siècle menaçant, la forme la plus rapprochée du bonheur. Il y a là l’énergie d’un regard profondément marqué et délibérément ouvert. Toute cette œuvre est emportée, roulée, polie par le torrent d’une vie en lutte pour son sens. Comme toute oeuvre vraie absente, l’émotion qu’elle suscite prolonge ses effets ,rallume ses regards. Elle devient partie intégrante de notre existence .Ses traits surgissent soudainement au cœur d’un chagrin au détour d’une joie. Elle aide à mieux comprendre l’un ,à mieux ressentir l’autre. Elle nous enrichit.
Encore faut-il la mériter.
Alexis PERON