Qu'elles soient appelées simplement «poupées» ou plus précisément «veuves», «mariées», les créatures d'Annie Vernay-Nouri sont le fruit d'un travail complexe pour lequel elle utilise des matériaux très variés : branches, racines, algues, coquillages et autres éléments naturels pour l'ossature ; argile, plastiroc, peinture pour le visage et les seins mais aussi crin, fourrure, collants en nylon et tissus divers pour l'habillement.
A première vue, on dirait des momies qu'on aurait habillées pour les rendre moins effrayantes mais leur fragilité, liée aux matériaux employés, et la souffrance lisible sur leur visage leur confèrent au contraire un air de vulnérabilité qui suscite la compassion ; la compassion, pas la pitié car malgré leur visage outrageusement maquillé, enlaidi par des yeux protubérants, un gros nez, de grosses lèvres rouges, les mariées forcent le respect par leur attitude digne et leurs vêtements luxueux. Pour elles, Annie Vernay-Nouri a choisi de beaux tissus colorés : tulles, voiles décorés d'étoiles, dentelles, satins noirs brillants, pannes de velours, rubans…
Des représentations de femmes, rien que des femmes, l'artiste est hantée par le sort qui leur est réservé, elle vit dans sa chair leurs douleurs, leurs souffrances ; elle les comprend d'autant mieux qu'elle projette en elles son propre mal-être, ses propres angoisses. Les mariées sont des mariées d'avant la cérémonie, chastes et déjà veuves ; leur créatrice pense à toutes ces femmes qui n'ont pas le temps de vivre comme des épouses dans des pays en guerre, au milieu de maux provoqués par les hommes, alors, elle prend soin d'elles et les montre parées de leurs plus beaux atours, une manière de dire l'horreur et de la conjurer.
Événements lointains résonnant en elle ou drames plus intimes, ces poupées se font l'écho de faits précis dans la vie de l'artiste. Comme de grandes prêtresses d'une religion personnelle, elles sont investies d'un pouvoir magique et conjuratoire en incarnant un souvenir douloureux. Une fois ces poupées réalisées, l'artiste, apaisée pour quelques temps, peut reprendre le cours de sa vie.
Colette Pilletant-Rey - 2009